Claude Ribbe - Interview Part I

Publié le par Ivannouissant


Des Dumas, de Saint-George et de leur place dans l'histoire française


Les métis célèbres : Comment expliquez-vous la difficulté que vous avez eu pour faire enfin reconnaître à une mairie de gauche que le Général Dumas-Davy de La Pailleterie, le père d’Alexandre Dumas devait, à nouveau, avoir sa statue à Paris ?

Claude Ribbe : L’histoire de cette statue est un vrai roman. Le problème n’est pas la couleur politique de la mairie, mais l’indifférence générale liée à l’ignorance qui touche hélas, la plupart des élus qui ne se sentent pas concernés par cette histoire, sans parler de ceux qu’elle agresse. La magnifique statue du général Dumas du sculpteur Alphonse de Moncel, installée en 1913, a été abattue, pas par hasard, en 1943. Paris a été libéré en août 1944 et personne ne s’est jamais soucié de faire replacer la statue dont le socle est resté orphelin pendant près de quarante ans. Il a fallu que je me démène pendant six ans, profitant de la panthéonisation d’Alexandre Dumas décidée par Chirac en 2002. Je n’ai pas réussi à obtenir ce que je souhaitais à l’origine : une œuvre figurative. Mais l’avoue que le projet de Driss Sans-Arcidet qui a été retenu m’a séduit. Bien que je n’aie pas toujours été d’accord avec ses choix et que j’aie blâmé ce qui m’apparaissait comme une insupportable lenteur, je sais gré à Bertrand Delanoë (et aussi à Christophe Girard, à Jean-Claude Cadenet, à Georges Pau-Langevin) d’avoir pris cette affaire à cœur. L’important, c’est qu’il y ait un monument et j’ai décidé d’aider la mairie de Paris. Au-delà du monument au général Dumas, ce sera aussi le premier monument parisien significatif à Paris qui rendra hommage aux victimes de l’esclavage.

Apologie du métissage : J’ai fait des études supérieures, mais j’ai entendu parlé du Général Dumas en faisant mes propres recherches, de nombreux généraux français sont « au programme » des différentes étapes de la scolarité en France, pourquoi à votre avis un héros comme le Général Dumas-Davy de La Pailleterie est absent de la plupart des livres d’histoire ?

Claude Ribbe : La gloire littéraire du fils a fait de l’ombre à la gloire du père et il y a surtout Napoléon et Haïti. L’histoire du général Dumas est incompréhensible si l’on ne connaît pas celle d’Haïti et le plan de rétablissement de l’esclavage de Napoléon. Le général Dumas est incontestablement l’une des victimes du racisme de Napoléon et, plus généralement, du racisme français. Car la principale raison, c’est que nombre de mes compatriotes n’arrivent pas à admettre que l’écrivain français le plus lu dans le monde se considérait comme haïtien et était le fils d’un esclave. La couleur de peau des Dumas est un vrai problème pour certains Français.

Apologie du métissage : La France a eu quelques grands musiciens classiques, mais pas énormément, le Chevalier de Saint-George reste cependant très peu médiatisé, votre biographie du Chevalier a-t-elle eu un écho significatif dans la presse ?

Claude Ribbe :
Sans doute moins qu’elle n’aurait mérité car ce fut la première biographie un peu sérieuse publiée sur Saint-George. Et elle était écrite par un de ses compatriotes. On a fait beaucoup plus de cas de celle, assez discutable selon moi, publiée par un journaliste cinq ans plus tôt. La presse française, qui n’est à l’abri ni des préjugés ni du copinage, semble parfois avoir du mal à admettre qu’un Antillais - non désigné par les métropolitains - puisse écrire sur autre Antillais. Révéler que Saint-George était né esclave fut un scandale. Cependant, mon livre est là et il est devenu une référence.

Les métis célèbres :
Toujours au sujet du Chevalier de Saint-George et comme pour le général Dumas, rares sont les livres d’histoire qui louent ce Chevalier musicien alors que d’autres, a priori moins brillants, sont aux noces, pensez-vous que c’est leur métissage qui explique cela ?

Claude Ribbe : Généralement, quand on parle de Saint-George, c’est en tant que musicien « noir », comme si la dualité de ses origines, à la fois afro-antillaises et européennes était impensable. Même chose pour Dumas, réduit, lui aussi, à ses origines africaines. Pendant longtemps, on les a négligés à cause de ces origines africaines, et depuis que j’ai entrepris de les réhabiliter, on affecte de nier leurs origines européennes. Dans la perspective ouvertement raciste, qui est celle de beaucoup de Français (toutes couleurs de peau confondues), le métissage est un scandale. Ce scandale n’épargne pas les musiciens. Pour cette raison, j’ai entendu des gens dire que Saint-George était un musicien mineur. Ceux-là, qui se croient mélomanes parce qu’ils sont consommateurs de CD ignorent tout de Saint-George parce qu’ils ne sont pas musiciens. Instrumentiste depuis cinquante ans, j’ai appris récemment le violon pour mieux comprendre Saint-George. Comme on s’en doute, cela me prend un certain temps depuis trois ans que je pratique. Fort de cette expérience, qui n’est pas achevée et qui me procure beaucoup de joie, je me permets d’affirmer que Saint-George n’est pas un musicien mineur. Il faut aller au fond des choses avant de porter des jugements. Les quatuors de Saint-George sont un des fleurons du répertoire français.

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